
Raconter, c'est une façon de respirer
Scénariste aux mille visages, Corbeyran a bâti en trente cinq ans une œuvre foisonnante et singulière. Du fantastique au polar, de la SF à l'intime, il explore toutes les formes du récit avec la même exigence : provoquer l'émotion et interroger l'humain. Rencontre avec un auteur qui n'a jamais cessé d'écrire… et de rêver.
Propos recueillis par Cathy Gallo lors de l'expo consacrée à Corbeyran lors du festival BD de Pia.
À vos débuts, imaginiez-vous un jour devenir l'un des scénaristes les plus prolifiques de la BD française ?
À mes débuts, j'étais juste mort de trouille. Et je m'estimais déjà verni de trouver des dessinateurs qui veuillent bien mettre mes scénarios en images et des éditeurs qui acceptent de les publier. Je n'ai jamais rien voulu d'autre. Je n'ai jamais eu de plan de carrière. Je n'ai d'ailleurs jamais considéré mon activité en terme de « métier » (je n'ai pas de diplôme), de « profession » (je n'ai jamais appris à écrire) ou de « carrière » (je ne sais pas de quoi sera fait demain). Mais il se trouve que je ne sais rien faire d'autre qu'écrire. Ce qui est advenu par la suite n'est qu'un effet secondaire de mon envie débordante, de ma passion dévorante, de ma ténacité, de mon acharnement et de ma capacité à écrire vite et beaucoup. Le nombre des albums publiés qui porte mon nom est ma dernière préoccupation. Ce qui m'intéresse, ce sont les projets à venir. Les rencontres futures. Les albums qui sont en moi mais dont je n'ai pas encore conscience. Voilà ce qui m'anime. En d'autres termes, j'ai toujours l'impression d'en être « au début ».
Entre thriller, SF et drame : l'art de changer de peau
Thriller, science-fiction, drame, fantastique… Vous aimez naviguer entre les univers. Qu'est-ce qui vous attire dans cette diversité ?
J'écris tous les jours, toute la journée. Je n'ai jamais considéré l'écriture comme un « travail », mais plutôt comme une manière plaisante de passer le temps, une activité passionnante. Je passe tout mon temps et toute mon énergie à imaginer des personnages, des trames. Pour des récits fictifs, la plupart du temps. De fait, je suis immergé dans un monde irréel entre 8 et 10 heures par jour. Et quand je n'écris pas, je lis des romans ou des BD ou je regarde des films ou des séries télé. Il me reste très peu de place dans une journée pour m'intéresser à la réalité, à l'actualité. J'écris des fictions parce que c'est la seule activité qui me convienne. C'est la place que je me suis choisie. Je me suis battu pour l'occuper. Je ne la lâcherai plus. Tout le reste m'ennuie ou me passe au-dessus. Le monde m'attriste et me désespère, et l'écriture me permet de prendre du recul, de vivre en retrait, de m'abstraire de cette réalité déprimante dans laquelle on est englué. Mais même écrire peut aussi devenir sclérosant. La diversité est le seul moyen que j'ai trouvé pour ne pas tourner en rond dans le bocal que je me suis construit. La diversité me permet de respirer, d'explorer, de m'ouvrir, de découvrir ou redécouvrir, de me surprendre, de me mettre au défi, de partir à l'aventure. Bref, tout simplement de rester en vie.
Vous avez créé des univers riches et durables, comme Le Chant des Stryges.
Le Chant des Stryges développe une intrigue complexe et sombre : aviez-vous toute l'histoire en tête dès le début, ou s'est-elle construite progressivement au fil des tomes ?
Le Chant des Stryges est l'une de mes plus belles créations. L'une des plus abouties aussi. J'ai adoré développer cet univers. Et je suis très content aujourd'hui de poursuivre son exploration en compagnie de Nicolas Bègue. Pendant des années, avec Richard Guérineau, dessinateur et co-créateur de la série, nous avons répété à l'envi que nous savions exactement où nous allions et ce que nous faisions. Nous avons déclaré que tout était prévu, planifié, minuté. Nous affirmions ça pour rassurer nos lecteurs et les journalistes. Je peux vous le dire aujourd'hui : ça n'a jamais été le cas. Nous avancions pas à pas, portés par notre inspiration, challengés par notre imagination, ballotés par notre récit, bousculés par des personnages qui surgissaient et s'imposaient à nous par leur propre volonté. Se laisser faire est la seule manière satisfaisante de se comporter en matière de fiction. Ceux qui vous disent le contraire ne savent pas de quoi ils parlent. Bosser pendant plus de 20 ans sur un sujet où tout est verrouillé d'avance ? Impossible ! En 20 ans, Richard et moi avons évolué, changé, appris. Heureusement qu'on n'avait pas tout figé dès le début. Ça aurait été contre-productif. Les auteurs évoluent. Les récits aussi. Il faut savoir rester à l'écoute de toutes les incidences qui nourrissent et constituent le récit.
La série Château Bordeaux connait un immense succès
Qu'est-ce qui vous a donné envie de créer Châteaux Bordeaux ?
Rien ne me prédisposait à écrire Châteaux Bordeaux. Je n'appréciais pas particulièrement le vin. J'ignorais à peu près tout des procédés qui permettent d'en obtenir. Je ne connaissais personne dans le milieu. C'est l'éditeur Jacques Glénat qui, en 2007, m'a offert l'opportunité de m'intéresser au sujet. Mes deux atouts alors étaient maigres : j'étais scénariste et j'habitais Bordeaux. Jacques m'a fait rencontrer des personnalités du monde viticole et m'a demandé de créer une série se déroulant dans le Médoc. À partir de là, j'ai commencé à me documenter, à lire des ouvrages et à visiter des domaines. J'ai interviewé de nombreux acteurs de la filière du vin. J'ai choisi un genre que je n'avais encore jamais expérimenté : la saga familiale. Et j'ai commencé à bâtir un récit à partir de cette réalité qui se révélait peu à peu à moi. Et que je continue encore aujourd'hui de découvrir. Le vin est un univers passionnant qui évolue constamment et que l'on n'a jamais fini d'explorer. Je n'hésite pas à le dire : Châteaux Bordeaux est une série à part dans ma production.
Écrire pour un dessinateur, c'est composer une partition
Quand vous écrivez pour un dessinateur, comment se passe la collaboration ? Vous composez à deux voix ou chacun garde sa liberté ?
Il n'y pas de règle. Parfois, je rencontre un dessinateur qui me demande de lui « fournir » un récit clé en main, quel qu'il soit. Parfois, c'est moi qui fait la démarche en direction d'un artiste qui m'inspire pour lui demander s'il a envie qu'on fasse un bout de chemin ensemble. Parfois, la demande est complexe et précise. Il faut alors faire du cousu-main par rapport à des envies particulières, à un univers qui demande à éclore. L'essentiel dans tout ça, c'est la rencontre. Se parler, apprendre à se connaître, à s'apprécier, permet de mieux être au service de l'autre. D'être au plus près de ses envies, de ses capacités, de ses désirs. C'est un jeu de funambule. Mais quand il y a symbiose, le résultat est généralement très satisfaisant. Dans tous les cas, le respect de la liberté de chacun est essentiel. Car nous devons l'un comme l'autre reconnaître notre identité dans une œuvre commune.
L'imaginaire n'a pas de frontières
Si un jeune scénariste venait vous demander conseil, quel serait les premiers mots que vous lui diriez ?
Les seules limites qui existent sont celles que tu t'imposes à toi-même.
Avez-vous déjà exploré d'autres formes de narration — roman, musique, audiovisuel ?
Toutes mes expériences avec l'audiovisuel se sont jusqu'ici soldées par un sentiment d'échec et de frustration. Par contre, j'ai écrit 4 romans et j'ai adoré faire ça. Vraiment adoré. C'est un exercice qui m'a rempli de satisfaction à tout égard. Et j'ai très envie de poursuivre l'expérience dans un avenir proche. Il faut juste que je rencontre “le bon éditeur”, celui qui comprendrait qui je suis, ce que j'ai envie de faire et ce que je suis capable de faire, en tenant compte de mes limites et de mes défauts. C'est pas encore gagné jusqu'ici. Mais j'y travaille. Je ne suis pas pressé. Après tout, je ne suis qu'un romancier débutant.
Et pour finir : si vous deviez résumer votre moteur en un mot, ce serait lequel ?
La rencontre, la conquête, la découverte et le défi sont mes 4 moteurs. La rencontre avec un artiste est essentielle car un scénariste ne peut travailler seul. Chaque rencontre contient un certain nombre de promesses et certaines sont vraiment stimulantes. La conquête de nouveaux horizons découle de la rencontre. Chaque artiste entraîne le scénariste que je suis sur des chemins nouveaux. Cela évite de s'ennuyer, de s'enfermer et de tourner en rond. La découverte de nouveaux sujets m'apportent énormément, tant sur le plan pro que perso. Le cas le plus typique, c'est la série Châteaux Bordeaux. La découverte du monde du vin a été un moment magique dans ma vie (et continue à l'être). Et ce n'est là qu'un exemple. Quant au défi, c'est l'aspect le plus professionnel de cette énergie qui me maintient en éveil. J'adore me coltiner des sujets que je n'ai pas encore traités, prendre des chemins que je n'ai pas encore empruntés, travailler avec des gens (éditeurs et dessinateurs) avec qui je ne l'ai pas encore fait. Rester en éveil est la clé.
Conclusion
Toujours en mouvement, Corbeyran refuse les cadres et les certitudes. Ce qu'il cherche avant tout, c'est l'émotion, l'inattendu, le souffle du récit. « Raconter, c'est une façon de respirer », confie-t-il. Et tant qu'il y aura des histoires à inventer et des lecteurs curieux pour les accueillir, Corbeyran continuera de tracer son sillon — libre, infatigable et passionné.




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